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TÉMOIGNAGE D'UN COACH MENTAL POUR LA REPRISE

Publié le 03 mai 2020 par

TÉMOIGNAGE : Tomas Aupic, coach mental  : « L’après-confinement peut causer de gros dégâts chez les sportifs », publié dans les DNA (Dernières Nouvelles d'Alsace)

TÉMOIGNAGE D'UN COACH MENTAL POUR LA REPRISE

L’ancien gardien de but de football Thomas Aupic, passé notamment par les SR Colmar et le Racing Strasbourg, est devenu coach mental en 2018. En cette période bouleversée, il évoque son travail auprès de nombreux sportifs.

Par Recueilli par Pierre CHATELUS - 18:00 | mis à jour à 18:37 - Temps de lecture : 5 min

Thomas Aupic est bien placé pour affirmer que du positif peut naître des situations les plus difficiles. Parce que c’est durant une grave blessure (fracture tibia-péroné), intervenue en mars 2012, au cœur de sa carrière de gardien de but , que le garçon de 35 ans s’est plongé dans les livres de psychologie pour d’abord y puiser la force de se relever, puis se former, et enfin engager sa reconversion. Désormais coach mental dans la région parisienne , l’ancien Colmarien accompagne de nombreuses personnes, issues du monde de l’entreprise et évidemment d’un monde sportif qu’il connaît du bout des gants. En cette période de confinement, il a accepté de témoigner.

Thomas Aupic, une étude récente démontre que les sportifs de haut niveau seraient assez fortement impactés par la dépression ou par de forts signes d’anxiété en cette période de confinement. En tant que coach mental, partagez-vous cet avis ?

Je ne crois pas que les sportifs soient des personnes différentes des autres. Dans la population « lambda », on retrouvera à mon sens la même proportion de personnes présentant des signes d’anxiété que chez les sportifs. Quelqu’un qui va se retrouver confiné dans un petit appartement, qui va souffrir de la solitude, qui ne va pas boucler un projet professionnel important, souffrira tout autant de ces maux qu’un sportif privé de son activité. Il n’y a pas de généralité à faire. Chaque individu est unique. Cela dit, je pense a contrario que le sportif a certainement plus d’outils à sa disposition pour faire face à cette situation de trouble.

C’est-à-dire ?

Beaucoup de sportifs ont déjà, par le passé, mis en place des stratégies pour faire face à des échecs, des doutes, des blessures graves. Tout cela fait partie de leur bagage, de leur vie de sportif. Ils ont plus ou moins l’habitude de se retrouver aux devants de situations anxiogènes. Ils peuvent donc revenir à tout ce qu’ils savent faire. Cela dit, le sportif n’a pas toujours conscience de ses capacités. C’est là où il faut intervenir : mettre le doigt sur ce qui peut l’aider, sur ses forces, ses qualités.

« Certains disent que ça va alors que leur langage corporel témoigne de l’inverse »

Quelles sont les principales difficultés que rencontrent actuellement les sportifs dont vous êtes le coach mental ?

Tous ont des problématiques différentes. Ne serait-ce déjà en fonction de leurs disciplines ! Le nageur, à part s’il a une piscine, va par exemple perdre toutes ses sensations corporelles. Pour un footballeur, ce sera moins le cas. Mais d’une manière générale, aucun sportif ne va pouvoir retrouver l’entièreté de ses sensations et les activations propres à sa discipline. Et moins un sportif pourra avoir accès à ses activations, plus il va développer de l’anxiété. D’une manière générale, c’est le manque de visibilité et le manque d’informations qui vont générer du stress. Les sportifs ont l’habitude des trêves, mais on ne peut en aucun cas associer cette période à une trêve. Beaucoup ne savent pas où, comment et quand ils vont pouvoir reprendre des entraînements normaux et la compétition. Ils ne peuvent pas se projeter alors qu’ils ont l’habitude d’être dans un mouvement continu. Ils savent qu’une telle période peut provoquer des pertes en termes de performances. Cinq mois sans compétition, c’est très long.

Que pouvez-vous apporter à ces sportifs ?

Encore une fois, je ne peux donner une réponse toute faite, car chaque cas est particulier. J’interviens selon les besoins de chaque individu. Il y en a qui n’auront besoin d’aucune aide car ils puiseront naturellement une énergie positive dans la possibilité de se ressourcer, d’être en famille, de se reposer même. Certains vont vouloir absolument rester dans la performance et se fixer des objectifs, tandis que d’autres auront juste besoin d’en apprendre plus sur eux, de se rencontrer avec eux-mêmes, de verbaliser des tensions, des émotions encore jamais vécues jusque-là. En revanche, je fais des visios avec toutes les personnes que je suis car j’ai besoin de les voir. Certains me disent que ça va alors que leur langage corporel témoigne d’une grande anxiété. Beaucoup enfouissent les choses car ils n’ont simplement pas l’habitude de verbaliser.

« L’imagerie mentale peut même permettre de progresser »

Existe-t-il malgré tout une sorte de « remède » auquel tous les sportifs pourraient recourir ?

Sans aucun doute l’imagerie mentale. Elle est fondamentale. Dès le début du confinement, j’ai d’ailleurs contacté toutes les personnes que je suis pour enclencher un processus d’entraînement mental. Imaginer les gestes, les situations, permet d’activer les mêmes zones du cerveau qui sont sollicitées pendant la pratique réelle. Il est important de répéter les gestes, si possible en mouvement et pas assis sur une chaise. Même si ce n’est pas effectué à vitesse réelle, on se rapproche au maximum du ressenti pour garder l’activité et même améliorer ce qui pourrait ne pas être totalement acquis. Il faut entraîner les gestes pour qu’ils soient encore plus réguliers au moment de la reprise. On peut donc même progresser grâce à cette méthode !

On a beaucoup parlé du sportif de haut niveau. Mais est-ce que le sportif, disons lambda, est impacté dans les mêmes proportions ?

Que l’on fasse du sport pro ou amateur, on est dans l’interaction, dans la recherche du lien social. Le fait de ne plus avoir ce lien avec les copains, avec le coach, avec le staff, ça a déjà un impact. D’où l’importance de garder et d’entretenir au maximum ce lien avec les acteurs de cette même activité. Il est capital de sécréter l’ocytocine , cette hormone liée notamment aux liens sociaux. Elle renforce la confiance et atténue le stress. Il y a une récente étude qui a été réalisée auprès de toutes les équipes de basket d’un même championnat. Elle a démontré que c’est l’équipe qui présentait le plus d’interactions, c’est-à-dire où les joueurs échangeaient le plus, se « checkaient » le plus, se congratulaient le plus, qui était en tête du championnat. Même le sportif du dimanche doit donc continuer à échanger avec ses habituels partenaires, tout en essayant évidemment, dans la mesure du possible, de poursuivre une activité physique.

Comment voyez-vous la suite ?

Dans le futur, ce qui sera vraiment capital, c’est le moment de la reprise de l’entraînement. Les sportifs devront alors faire l’objet d’une surveillance toute particulière et être accompagné. Car là, au contraire, ils pourront être davantage sujets aux difficultés, aux doutes ou même aux blessures. Le sportif aura accumulé durant ces mois d’arrêt beaucoup de tension et de frustration. Le changement sera radical et il faudra éviter de tomber dans un enthousiasme exacerbé, de vouloir trop en faire. Il y en aura qui ne réussiront plus à faire ce qu’ils faisaient avant, qui vont se trouver dans la difficulté et qui vont devoir gérer cette déception. Je crains plus cet « après-confinement ». Il peut faire beaucoup de dégâts. Tout devra se faire par étape. Les clubs, les entraîneurs, les staffs devront prendre cela très au sérieux.

 

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